La grande peur en Europe orientale Ecrits de Paris (Février, 2003) Nr. 651 par

Le proverbe croate qui affirme que “l’aube de l’un apporte toujours le crépuscule à l’autre”, demeure actuel, surtout à l’occassion des anniversaires historiques et des commémorations politiques. Le chiffre “7” de l’Ancien Testement possède une valeur symoblique, tandis que le nombre “13” inspire angoisse, même aux incroyants. La grande fête millénaire de l’an 2000, commença différemment pour les protestants et les catholiques, différemment pour les chrétiens ortodhoxes, alors que les musulmans semblent être toujours coincés au XVème siècle et mesurent leur temps d’après l’Hégire.

 

Face au nouveau millénaire, certains membres de sectes bizarres qui pollulent dorénevant à l’avant-scène de l’Europe orientele rêvent également de tout un outillage astrologique et météorologique pour prédire de nouvelles catastrophes politiques. Avides de deviner l’avenir, tels les adeptes de l’équivoque “New Age” ils inspectent même les entrailles des oies sauvages, à l’instar des anciens augures de Rome. Inutile de dire que aucun journal sérieux en Europe de l’Est ne peut se priver du luxe d’inclure dans ses pages des horoscopes pleins de phantasmes sexuels, débordant de fantaisies sur les lendemains qui chantent. La mentalité millénariste se propage rapidement en Europe post-communiste. D’autant plus qu’elle a vu défiler au cours de ces dix dernières années une cohorte de politiciens éphémères dont les pronostics sur la théologie du libre marché se sont révélés désastreux. D’ailleurs, quel “expert” onusien, quel augure bruxellois aurait-il pu prédire la chute du Mur de Berlin et la désintégration du communisme ? De tous les adventistes politiques, il ne reste plus grand chose en Europe de l’Est, hormis quelques témoins de Jéhovah venus de l’Occident et qui prêchent la fin du monde.

 

A la veille de l’anno domini 1000, les Européens étaient convaincus que le Jugement dernier s’approchait à toute vitesse et que le Royaume de Dieu n’allait plus tarder à s’ouvrir aux élus du monde. Le paradis divin ne s’étant pas matérialisé, beaucoup d’entre eux, pleins d’enthousisme religieux, décidèrent, suite aux appels du Pape Urbain II, de partir en croisade vers la Terre Sainte de Palestine. Tout au long de leur chemin, les pèlerins et les croisés, ne s’en prirent pas seulement aux inifidèles musulmans, ils déversèrent également leur colère sur les chrétiens orthodoxes de Constantinople, et, au passage, sur le ville catholique croate de Zadar. Mille ans plus tard, les nouveux élus sont les Américains qui se croient appelés à mener la guerre perpétuelle pour établir la démocratie universelle. Affamés de rapides rédemptions économiques, leurs serviteurs de l’Europe orientale acceptent sans broncher tout oukase venu d’outre-Atlantique.

 

L’Europe orientale subit deux maux : d’une part le tragique héritage du mental communiste, d’autre part la grotesque imitation de la sphère occidentale. Quoique l’argent soit devenu tout puissant, le fait d’etre vu « en democrate » sur tous les écrans de télévison renforce la carrière politique. Donc, point de différence entre l’Occident et l’Europe de l’Est. La seule divergence consiste dans le fait que les Européens de l’Est absorbent essentiellement le pire de l’Occident : décadence et anomie.

 

Il y longtemps, Machiavel remarquait que le prince préfère perdre sa vie que sa résidence secondaire. Or pour un politicien de l’Est converti du communisme au libéralisme, tomber en disgrâce médiatique provoque une douleur autrement plus vive.

 

Parfois la guerre possède une valeur pédagogique et éducative. On l’occurence ce fut le cas dans les Balkans. Si derrière les cris de guerre, on rencontre un but précis, un idéal fanatique, théologique ou idéologique, alors tout sacrifice humain paraît supportable, disait Emile Cioran. En 1991 tous les Croates aimaient la Croatie indépendante : aujourd’hui ils en sont excédés et ne savent plus quoi faire avec. En 1941 Staline eut recours au nationalisme panslave pour écarter de Russie la menace allemande. Pendant la guerre récente les Croates agissaient à l’unisson ; à l’heure actuelle, ils s’effritent en douzaines de sectes morbides se battant l’une contre l’autre par manque de vision politique et servile imitation de la langue de bois occidentaliste. Dans les Balkans, on ne peut pas envisager de carrière politique, sans etre prêt, au préalable, à éliminer ses anciens compagnons de route.

 

Certes, le style a changé mais le fond reste le même. Au milieu du XIVème siecle l’Europe était frappée par la pesta bubonica – qui dévora presque une moitié de sa population et fut vite interprétée comme un signe supplémentaire de la colère divine. Durant la Guerre de Trente Ans, plus de cinq millions d’Allemands trouvèrent la mort, mais en dépit de pronostics apocalyptiques, le Traité de Westphalie, en 1648, apporta un semblent de paix et de stabilité. A la veille de leur campagne militaire contre l’Europe centrale, en 1683, les Turcs chantaient des chansons orientales, accompagnés par les derviches tourneurs. Non seulement ils rêvaient aux splendeurs du riche Occident, mais se croyaient appelés à amener les hors-la-loi catholiques dans les rangs de la confession abrahamique. Suite à leur désastre devant les murs viennois, tous les clochers de toutes les églises d’Europe se mirent à sonner. La même chose s’était déjà produite beaucoup plus tôt, en 1492, lorsque Isabelle Ière, avait chassé Juifs, Maures et Mozabites de l’autre extrémité de l’Europe. Le malheur des uns fait toujours le bonheur des autres…

 

Le laps de temps, le cadre de la durée historique, la localisation géographique conduisent les peuples à concevoire différemment la justice et le crime, le bien et le mal. Pour les citoyens de Budapest les mois de novembre et de décembre 1944 furent la répétition de Stalingrad quoique en direction inverse et selon l’itinéraire communiste. Durant la terreur soviétique, plus de 150 000 Hongrois et Alemands trouvèrent la mort. Plus loin, au Nord-Ouest, les Allemands connurent en 1945 une forme tardive de walhalla, tandis que les vainqueurs inauguraient Le Nouvel Age planétaire par des effusions holywoodiennes et force goulags supplémentaires. Reste l’étérnelle question : que se serait-il passé si l’autre parti l’avait emporté ? Le problème est un peu le même aujourd’hui avec l’héritage des Lumières et son dernier avatar, le libéralisme qui semble être également obsédé par l’histoire linéaire et les avenirs qui chantent. A l’instar du communisme, le libéralisme affirme lui aussi que le passé doit être enterré pour de bon. En réalité, comme le siècle précédent en a témoigné, les fantaisies millénaristes ont toujours des résultats opposés. Et qui aurait pu prédire que l’expérience communiste laisserait un ossuaire de plus de cent millions de cadavres ?

 

Certes, les ex-communistes en Europe orientale possèdent une incroyable plasticité pour tous les recyclages, globalistes, ou néo-libéraux. Si les citoyens de l’Europe de l’Est, avaient su ce que l’avenir post-communiste et néo-capitaliste leur apporterait, ils se seraient vraisemblablement comportés différemment lors des premières élections parlementaires, au début des années 1990. Tout parti d’oppostion aime bien faire de grandes promesses – une fois au pouvoir il doit changer sa partition.

 

Face à la marée de la nouvelle partitocratie occidentalophile, l’Europe de l’Est ressemble au légendarie âne de Buridan. L’âne crève de faim et de soif, parce qu’il est incapable de décider s’il faut d’abord aller à la meule de foin, où bien au ruisseau voisin pour se désaltérer. Les grandes attentes politiques de l’Europe orientale relèvent du mental utopiste, donc totalitaire.

 

Mais la dure réalité perdure, et plus les choses changent, plus elles empirent.

 

TOMISLAV SUNIC

 

(écrivain croate)

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