L’Histoire victimaire comme identité négative Terre et Peuple (hiver 2007) Nr. 34

(Cet article est tiré du discours prononcé par T. Sunic à la XIIe Table ronde de Terre et Peuple, Paris – Versailles, le 21 octobre 2007)

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Tomislav Sunic

Dans le monde du simulacre la réalité doit être plus réelle que la réalité. Le discours historique doit également être plus historique que l’histoire elle-même. Afin de rendre leur discours plus crédible les historiens recourent aux paraphrases pleines d’adjectifs surréels et aux chiffres hyperboliques. C’est surtout le cas avec le récit victimaire des peuples lointains et des tribus modernes dans les pays multiculturels. Tout le monde cherche son identité en se projetant à grands pas dans son histoire, voire même sa préhistoire. Ce n’est pas un hasard si, au moment de la perte de leur identité, les Européens s’efforcent de faire des gestes commémoratifs pour les non Européens. On érige des monuments pour les victimes dont on n’a jamais parlé avant, on construit des maisons avec de belles plaques dorées pour marquer l’endroit de la culpabilité européenne. Les jours fériés ou, le cas échéant, les journées commémoratives, s’accumulent de plus en plus.

La mémoire des Européens est de plus en plus contrainte de se déplacer vers les antipodes exotiques afin de rendre hommage aux peuples dont l’identité n’a rien à voir avec celle des Européens. Les peuples européens sont forcés d’entrer dans la phase post-historique de la commémoration globale. D’une part, les medias et les faiseurs d’opinion nous assurent que l’Histoire touche à sa fin. D’autre part, nous sommes témoins d’une revendication grandissante des peuples non européens pour leur histoire victimaire. Tout se passe comme si, pour avoir son identité, on doit faire renaître ses morts. Et comme d’habitude, toute victimologie de l’extérieur cherche son coupable à l’intérieur, à savoir le recueillement obligatoire des Européens devant le Tiers Monde et l’apprentissage de la culture du remords. L’ancien sens du tragique, qui fut jusqu’à une époque récente, le pilier fondamental de l’identité européenne cède sa place aux jérémiades par procuration pour les victimes asiatiques et africaines. On dirait que la culture de la mort fut remplacée par la culture de la nécrophilie. Quelle horreur de ne pouvoir faire étalage des morts et des victimes des autres! La victimologie est devenue une branche importante dans l’étude de l’hagiographie postmoderne.

Nous devons, pourtant, faire une nette distinction entre la culture de la mort et l’esprit victimaire, comme Pierre Vial l’a noté dans son livre La Mort , il y vingt ans. L’esprit victimaire a complètement évacué le sens de la mort précisément parce il traduit les victimes en chiffres mathématiques qui n’ont aucune valeur transcendantale.

D’où vient cet appétit pour les morts – souvent pour les morts des autres? Dans le hit-parade des victimologies diverses ou, comme on dit, dans la “bataille des mémoires”, les victimes ne peuvent pas être égales. Les unes doivent l’emporter sur les autres. Or, comment faire une hiérarchisation des morts? Vu l’ambiance victimaire qui règne aujourd’hui en Occident multiculturel, chaque peuple, chaque communauté est portée à croire que sa victimologie est unique. Voilà le problème troublant, vu le fait que la victimologie des uns va fatalement à l’encontre de celle des autres.

 

L’idéologie des droits d’homme: une idéologie discriminatrice

L’esprit victimaire découle directement de l’idéologie des droits de l’homme. Les droits de l’homme et son pendant, le multiculturalisme, sont les principaux facteurs qui expliquent la résurgence de l’esprit victimaire. Quand tous les hommes sont déclarés égaux chacun a droit à sa victimologie. Par sa nature, les pays multiculturels en Occident sont censés accorder à chaque communauté l’étalage de sa victimologie – fait dont on est témoin chaque jour. Chaque groupe ethnique, chaque communauté raciale, voire même chaque groupe infra- politique a besoin de sa martyrologie pour légitimer son identité. Pour l’illustrer, essayons de nous mettre dans la peau d’un Autre qui habite Paris, Londres ou New York; d’un Congolais, d’un Laotien ou autre. Ne se posent-ils pas la question suivante: Pourquoi les autres, a savoir les Juifs, ont-ils droit à leur victimologie bien en vue et bien connue, et pourquoi pas moi, pourquoi pas nous? D’ailleurs c’est au nom de droits de l’homme et par extension la droit a la victimologie que les plus grandes tueries on été commises au cours du 20em siècle. C’est au nom de droits de l’homme qu’on déclare les peuples et les intellectuels mal-aimés en dehors de l’humanité. La retombée logique de cet esprit victimaire est la recherche de son identité par la négation de l’Autre, qui devient du coup l’ennemi principale. Voici le problème grave auquel la société multiculturelle en Occident doit faire face. Comment trouver un discours supra ethnique et consensuel sans exclure une autre communauté ?

Le concours des récits victimaires rend les sociétés multiculturelles extrêmement fragiles. Par essence, tout esprit victimaire est conflictuel et discriminatoire. Le langage victimaire est autrement plus bestiaire que l’ancienne langue de bois communiste. Or il devient la règle générale et globale qui mène fatalement à la guerre civile globale.

Pour mieux comprendre les retombées conflictuelles de cet esprit victimaire, comme signe de l’identité négative, il faut se pencher sur la classe politique yougoslave et ses historiens en ex-Yougoslavie communiste, juste avant l’éclatement du pays. D’ailleurs la Yougoslavie communiste fut un pays du simulacre par excellence; ses peuples avaient simulé pendent cinquante ans l’unité et la fraternité supra -identitaire. Dans le langage plus direct le discours victimaire antifasciste et communiste fut la cause principale du futur conflit serbo-croate. L’image communiste victimaire avait, à la veille du conflit, envahi l’espace publique yougoslave non en raison du manque de réalité communiste mais en raison de son excès. En Yougoslavie communiste les identitaires croates furent dépeints comme des monstres, comme des fascistes et des oustachis éternels. Or, d’après ce langage victimaire communiste, il ne fut guère possible pour un Croate de déclarer son identité sans tomber dans le piège de la diabolisation antifasciste. Le discours victimaire antifasciste fut un beau jouet utilisé par les communistes yougoslaves pour séparer davantage les Serbes des Croates.

Or, la propagande yougo- communiste avait laissé ses effets néfastes. Lors de la proclamation de l’indépendance croate en 1991, le récit révisionniste et anticommuniste utilisé par les nouveaux dirigeants croates, devait fatalement provoquer la victimologie serbe. L’une renforçait l’autre. Pour les Serbes, l’indépendance croate fut une chose inouïe, toutes leurs peurs des Croates génocidaires dont ils furent les victimes médiatiques pendant l’époque yougoslave étaient en train de se confirmer; peur réelle ou peur factice devant la résurgence d’un pays qui leur rappelait la Croatie de 1941 et qui leur avait laissé un mauvais souvenir.

Il faut rappeler qu’en Yougoslavie communiste, les populations croates et serbes avaient vécu dans un simulacre de l’agression mutuelle – qui n’a pas tardé à venir. La peur des pogromes, l’image anticipatrice des massacres n’a que facilité les vrais massacres à venir. Quand la guerre réelle éclata en 1991, tout le monde utilisait le langage victimaire ne serait-ce que pour créer une bonne mise en scène et pour donner la légitimité à sa cause politique – et souvent pour cacher le passé criminel et communiste des principaux acteurs. En toute logique comment pouvait-on être un bon Croate sans être un bon anti-Serbe? D’ailleurs peut-on être aujourd’hui un bon Français sans être anti-Arabe ou anti-musulman?

Le conflit des identités serbes et croates s’est davantage aggravé en vertu du récit victimaire et surréel venu de l’Occident. Les medias et les politiciens occidentaux fabriquaient des événements réels ou factices du conflit serbo-croate, qu’ils rendaient ensuite hyperréels aux yeux de leurs citoyens et plus tard au Tribunal de La Hayes. Tout devait se passer comme si tout était vrai dans les Balkans. Il serait pourtant faux de suggérer que l’image victimaire du conflit balkanique avait été conçue exprès comme une sorte de propagande politique ou qu’elle relevât d’un complot secret de tel ou tel gouvernement occidental. L’hyperréel balkanique fut la suite logique des discours quasi balkaniques des gouvernements occidentaux qui se chamaillaient les uns avec les autres. Il n’était plus question de savoir si la réalité de la tuerie balkanique était vraie ou fausse; ce qui importait pour la classe occidentale fut de sauvegarder le mythe multiculturel yougoslave en misant tour à tour sur les différents protagonistes de la guerre. Ainsi la réalité réelle dans les Balkans fut occultée tour à tour par la victimisation et la criminalisation de tous contre tous.

Les conclusions qu’on peut tirer du langage victimaire son les suivantes:

Au lieu de diminuer le conflit, il l’augmente; au lieu de créer le dialogue identitaire, il le détruit; au lieu de respecter les morts, il les chosifie. L’image et le discours dont les différents nationalismes européens se font les uns des autres reposent toujours sur une légitimité négative, voire une identité négative. Ils ne peuvent pas servir la cause européenne. Toute image victimaire des peuples européens suscite toujours des sentiments primaires.

Le malheureux conflit serbo-croate n’est qu’une des retombées du discours antifasciste victimaire qui remonte à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Les causes de ce discours victimaire ne sont jamais débattues ouvertement par les historiens de la cour et les biens pensants actuels. S’ils osent le faire, c’est au risque de tomber sous le coup du code pénal. Voila un phénomène bizarre. D’une part, on est submergé par les discours victimaires anticoloniaux, antifascistes et philosémites; d’autre part, on ne parle jamais des gigantesques crimes commis par les communistes et leurs alliés contre les peuples européens. Qui se souvient encore des victimes du communisme qui n’ont toujours aucun référent victimaire? Si il y a une autre victimologie, qui mérite en Europe son vrai nom et qui est digne de notre recueillement, c’est le tragique sort des millions et des millions d’Allemands durant et après la guerre.

 

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