Grande Europe et terrorisme intellectuel RIVAROL (le 16 mai, 2003)

C’est le 16 avril, après le oui triomphal (83,8 %) des Hongrois à l’Union, qu’a été “couronnée” à Athènes l’Europe de 25, sanctionnée par un traité de 5 000 pages qu’ont signé pour la France Jean-Pierre Raffarin et Dominique de Villepin avec la bénédiction de Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, sous l’égide de laquelle s’inscrit donc la “Nouvelle Europe”. Un parrainage assez inquiétant, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression.

La police de la pensée est difficile à repérer car elle se cache souvent sous les concepts rassurants de “démocratie” et “droits de l’homme.” Si les Quinze exhibent volontiers les beautés de leurs paragraphes constitutionnels, ils admettent rarement les ambiguïtés de leur Code pénal. Et c’est dans une grande discrétion que l’an dernier, la Commission européenne avait tenu a Bruxelles, et à Strasbourg des réunions d’une importance historique sur l’avenir de la libre parole.

Sujet de discussion? La promulgation de la nouvelle législation européenne instituant le “crime de haine” et appelée à se substituer aux législations nationales pour devenir automatiquement la loi dans tous les Etats européens, de la Grèce à la Belgique, du Danemark au Portugal. Si bien que toute personne poursuivie pour “crime de haine” dans tel pays de l’Union pourra être jugée et condamnée dans tel autre.

Rétrospectivement, cette loi supranationale apparaît inspirée du code criminel communiste de la défunte Union soviétique ou de l’ex- Yougoslavie communiste, lequel a recouru pendant des décennies à un méta-langage irréel, surtout dans les paragraphes portant sur “la propagande hostile” (Code criminel, Article 133). Une telle abstraction sémantique pouvait s’appliquer à tout dissident – qu’il se soit livré à des violences physiques contre l’Etat yougoslave ou qu’il ait simplement proféré quelque blague.

Pour l’instant, le Royaume-Uni témoigne du degré le plus élevé des libertés civiles en Europe, l’Allemagne le plus bas. Le Parlement britannique a récemment rejeté le principe “de crime de haine”, proposé par divers groupes de pression – ce qui n’empêche pas que outre-Manche, des allogènes poursuivis par des “de souche” aient bénéficié d’un non-lieu, les juges hésitant à prononcer des peines sévères de crainte d’être accusés eux-mêmes de cultiver un « préjugé racial ». Ainsi, indépendamment du manque de censure en Grande-Bretagne, un certain degré d’autocensure existe, que la loi proposée par l’UE entérinera donc.

Depuis 1994, l’Allemagne, le Canada et l’Australie ont renforcé leur législation contre les déviants, révisionnistes et nationalistes en particulier. Plusieurs centaines de citoyens allemands, y compris un certain nombre d’intellectuels, ont été accusés d’incitation à la haine raciale ou de « négation de l’Holocauste », cela sur la base d’un néologisme bizarre et néo- totalitaire relevant de l’article 130 (“Volkshetze” : incitation aux ressentiments populaires).

Vue le caractère alambiqué des articles, il devient facile de mettre n’importe quel journaliste ou professeur en mauvaise posture s’il ose s’éloigner du credo sur l’histoire contemporaine ou critiquer le nombre élevé d’immigrés extra-européens. En Allemagne, par exemple, contrairement à l’Angleterre et à l’Amérique, il y a une longue tradition légale d’après laquelle ce qui n’est pas explicitement permis est interdit. En Amérique et en Angleterre, la pratique légale présuppose que ce qui n’est pas spécifiquement interdit est permis. C’est la raison pour laquelle l’Allemagne a adopté des lois rigoureuses contre le « négationnisme ». En 2002, lors de sa visite en Allemagne, l’historien américain d’origine juive, Norman Finkelstein a suggéré à la classe politique allemande de cesser d’être la «victime délibérée » des groupes de pression “de l’industrie de l’holocauste” ( titre de son essai tant controversé). Il a également fait remarqué que l’attitude servile des Allemands pourrait être totalement contre-productive en favorisant un antisémitisme aujourd’hui bien caché. Mais personne n’a su réagir positivement aux avertissements de Finkelstein, de peur d’être dénoncé comme antisémite. A l’inverse, le gouvernement allemand a accepté pour la énième fois de verser 5 milliards d’euros supplémentaires aux 800 000 survivants de la Shoah.

Quand on interdit la discussion de matières taboues, le climat de lâcheté intellectuelle s’alourdit. Une nation empêchant la libre parole et l’expression libre de vues politiques diverses – même si ces vues peuvent paraître aberrantes – peut-elle être encore appelée démocratique ? Bien que les Etats-Unis se targuent de leur «First Amendement », le discours libre dans les média et dans les universités y est pratiquement impossible. L’autocensure didactique l’emporte. Souvent les professeurs américains évitent les expressions ou avis politiquement incorrects, redoutant de compromettre leur carrière. Une pratique croissante en Amérique veut que les professeurs donnent de bonnes notes à des médiocres étudiants de souche non européenne, afin d’éviter des ennuis judiciaires, ou pis, de perdre leur travail.

En France, depuis la loi Fabius-Gayssot, proposée par un député communiste et adoptée en juillet 1990 (puis aggravée à l’initiative du député chiraquien Pierre Lellouche en décembre 2002), toute personne exprimant en public un doute au sujet de l’historiographie contemporaine risque de sérieuses amendes et même l’emprisonnement. Un certain nombre d’auteurs et de journalistes français, allemands et autrichiens sont persécutés, pourchassés, emprisonnés, d’autres ont demandé l’asile politique en Syrie, en Suède ou en Amérique. Quelques-uns se sont même installés dans les pays de l’Est. Des mesures répressives semblables ont été récemment décrétées en Australie, au Canada et en Belgique multiculturelle. Plusieurs dirigeants nationalistes est-européens, en particulier croates, souhaitant rendre visite à leurs compatriotes expatriés au Canada ou en Australie n’ont pas obtenu le visa pour ces pays en raison de leurs prétendues vues «extrémistes ».

 

Pour l’instant la Russie et d’autres pays ex-post-communistes ne pratiquent pas la même répression de la pensée libre et l’on voit dans les libraires croates des traductions d’ouvrages français ou allemands impubliables en France ou en Allemagne. Mais en raison de la pression croissante de Bruxelles et de Washington, cela va changer. L’adhésion à l’Union européenne des anciens satellites requiert de ces derniers un alignement sur la pensée unique et l’apprentissage d’une nouvelle langue de bois aussi redoutable que celle de l’époque communiste.

Croire que la terreur d’Etat, c’est-à-dire le totalitarisme, ne peut qu’être le produit d’une idéologie violente véhiculée par une poignée de bandits, est fort répandu et l’on a beaucoup entendu cet argument récemment à propos de l’Irak . Mais cette idée est fausse. La démocratie triomphante aussi, qui pousse à l’abdication intellectuelle dans le grand consensus mou, constitue une tentation totalitaire. Le terrorisme intellectuel grandit et se propage grâce à la croyance généralisée que, d’une façon ou d’une autre, les choses finiront par s’améliorer toutes seules. Or, l’apathie sociale croissante et l’autocensure galopante parmi un nombre croissant d’intellectuels européens apportent de l’eau au moulin de la police de la pensée. Au fond, comme l’écrit Claude Polin, l’esprit totalitaire est l’absence de tout esprit.

 

TOMISLAV SUNIC

 

(écrivain croate)

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